Joël Bruneau

Prolonger nos centrales nucléaires, sans ignorer le coût de la modulation

Le 22 octobre 2026, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) était auditionnée par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) sur la prolongation de nos réacteurs. Ils ont expliqué que les réacteurs nucléaires historiques pouvaient être exploités au-delà de 60 ans. C’est une excellente nouvelle, car l’enjeu est immense pour notre pays. Mais pour réussir cette prolongation, il faut aussi regarder en face le coût de la modulation.

En vidéo · OPECST

Mes questions à l’Autorité de sûreté nucléaire

Prolongation au-delà de 60 ans, comparaison avec les réacteurs américains, modulation : ce que l’ASNR a répondu lors de son audition par l’Office parlementaire.

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Ce que nous a dit l’ASNR

En réponse à mes questions, plusieurs enseignements sont ressortis de cette audition :

  • La prolongation au-delà de 60 ans est possible. En l’état des connaissances, l’ASNR n’a identifié aucun obstacle pour lequel EDF ne disposerait pas de leviers d’action. Son projet d’avis est soumis à consultation du public jusqu’au 2 décembre 2026.
  • On ne peut pas comparer nos réacteurs aux réacteurs américains, qui ne sont pas exploités de la même manière et ne répondent pas aux mêmes normes de sûreté.
  • La modulation n’a pas d’impact sur la sûreté. Elle a en revanche un coût réel d’exploitation, comme l’a confirmé l’étude publiée par EDF en février 2026, et nous devons le prendre en compte.

Le nucléaire, colonne vertébrale de notre électricité

L’enjeu de la prolongation de notre parc est crucial, tant le nucléaire représente une part majeure de notre production d’électricité. En 2025, nos réacteurs ont produit 373 TWh, soit plus des deux tiers de l’électricité française. C’est grâce à lui, associé à l’hydraulique, que notre électricité est l’une des plus décarbonées au monde.

Le mix électrique français en 2025

Production d’électricité par filière

Nucléaire
373 TWh · 68,1 %
Hydraulique
62,4 TWh · 11,4 %
Éolien
49,6 TWh · 9,1 %
Solaire
32,9 TWh · 6 %
Gaz et fossiles
18,7 TWh · 3,4 %
Bioénergies
10,9 TWh · 2 %

Production totale : 547,5 TWh. Source : RTE, Bilan électrique 2025.

68 %de notre électricité produite par le nucléaire en 2025
95 %d’électricité bas carbone (nucléaire et renouvelables)
19,6 gde CO2 par kWh produit en France, contre 178 g en moyenne en Europe

Prolonger, parce que nous avons pris du retard

L’enjeu est d’autant plus fort que nous avons pris du retard sur le renouvellement de notre parc. Nos 56 réacteurs historiques ont été raccordés au réseau en une quinzaine d’années seulement et sans prolongation, ils arriveraient en fin de vie presque tous en même temps.

Pendant des années, la volonté de faire reculer le nucléaire a prévalu : objectif de réduire sa part à 50 % fixé par la loi de 2015, abandon du projet de réacteur de quatrième génération Astrid en 2019, fermeture de Fessenheim en 2020 (1,8 GW en moins), programmation prévoyant l’arrêt de 14 réacteurs d’ici 2035. Depuis 1999, un seul nouveau réacteur a été raccordé au réseau, l’EPR de Flamanville en fin d’année 2024.

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seul nouveau réacteur raccordé au réseau en France depuis 1999 : l’EPR de Flamanville, fin 2024.

Nous avons heureusement relancé un nouveau programme nucléaire avec six réacteurs EPR2 à Penly, Gravelines et au Bugey, et l’étude de huit réacteurs supplémentaires. Ils devront prendre le relais et augmenter la production si nos besoins progressent demain. Mais le premier n’entrera pas en service avant 2038, et la hausse de la demande n’est pas garantie. En 2024, la consommation d’électricité était revenue à son niveau d’il y a vingt ans, 6 à 8 % en dessous de la période 2017-2019.

2038première mise en service d’un EPR2, contre 2035 annoncé au départ
−6 à −8 %de consommation d’électricité par rapport à 2017-2019
56réacteurs historiques raccordés au réseau en une quinzaine d’années

Prolonger nos centrales est donc indispensable pour assurer la transition, tout comme les énergies renouvelables supplémentaires déjà installées et l’énergie hydraulique récemment renforcée jusqu’à l’arrivée des nouveaux réacteurs. C’est aussi un choix économique rationnel car l’investissement initial est désormais amorti, et notre parc produit une électricité décarbonée à un coût maîtrisé.

Une modulation sans risque pour la sûreté, mais pas sans coût

Aujourd’hui, le nucléaire module beaucoup pour permettre l’intégration sur le réseau des énergies renouvelables intermittentes. Moduler, c’est faire baisser la puissance d’un réacteur lorsque la production dépasse les besoins. Nos centrales en sont capables et ont même été construites, en partie, pour cela : un réacteur peut passer de 100 % à 20 % de sa puissance en une demi-heure environ.

Mais l’ampleur du phénomène a changé. Avec une consommation qui stagne et un développement rapide du solaire et de l’éolien, la modulation a atteint 33 TWh en 2025, soit 8 % de la production nucléaire possible. Elle ne se fait désormais plus seulement la nuit puisqu’un second creux est apparu en milieu de journée au moment du pic de production solaire.

Une modulation en forte hausse

Production nucléaire non produite chaque année

2000 à 2023
15 à 20 TWh par an
2024
30,9 TWh
2025
33 TWh
2026
35,6 TWh
2027
37,5 TWh
2028
42,5 TWh
ConstatéPrévision EDF

Source : EDF, Étude sur la modulation, février 2026.

L’ASNR a confirmé que cette modulation importante n’impliquait pas d’enjeux de sûreté mais qu’elle avait un coût non négligeable. Les variations de charge répétées usent plus vite certains équipements et EDF doit donc renforcer sa maintenance et avancer certains remplacements.

1,4 Md€pour remplacer les turbines basse pression de 13 lignes d’arbres et effacer l’usure liée à la modulation
280 M€par an si la maintenance courante augmente de 10 %, hypothèse retenue par EDF
136 M€pour remplacer 17 réchauffeurs fissurés

Un service rendu gratuitement, que paie le contribuable

Lorsqu’un réacteur module faute de débouchés EDF n’est pas rémunéré pour ce service rendu au système électrique. Dans le même temps, les producteurs d’énergies renouvelables qui bénéficient d’un contrat de soutien public perçoivent un revenu garanti, quelles que soient les conditions de marché. Le coût de la modulation n’est donc pas répercuté sur le prix de l’électricité qu’ils produisent.

Concrètement, nous nous privons d’une production nucléaire amortie, donc peu chère, pour faire entrer sur le réseau une électricité renouvelable que l’État rémunère parfois au prix fort, ce qui est particulièrement le cas pour les contrats anciens qui coûtent à eux seuls plusieurs milliards.

60,3 €par MWh : le coût complet du nucléaire historique estimé par la CRE pour 2026-2028
480 €par MWh : le soutien moyen accordé aux contrats solaires signés entre 2006 et 2010
6,2 Md€de soutien public aux énergies renouvelables électriques en 2025, financé par le budget de l’État

Au bout du compte c’est EDF qui supporte le coût de la modulation au moment même où notre fournisseur historique d’électricité a besoin de fonds pour financer la relance du programme nucléaire. Ce sont donc, in fine, les finances publiques qui paient deux fois : une fois pour soutenir les renouvelables, une autre pour absorber les conséquences de leur intermittence.

Ce que je défends

Le nucléaire est un atout majeur pour notre souveraineté, pour poursuivre sur la route de la décarbonation mais aussi pour le consommateur. En revanche, soyons prudents avec une modulation excessive. Avec le sénateur Patrick Chaize, j’ai porté ces propositions dans le rapport de l’OPECST sur les impacts de l’évolution du mix énergétique, adopté en novembre 2025.

  1. Bâtir une stratégie de prolongation du parc nucléaire sur le long terme, par périodes de vingt ans, pour planifier les investissements.

  2. Faire contribuer les producteurs d’électricité non pilotables à l’équilibrage du réseau.

  3. Développer le stockage, en priorité les stations de pompage hydrauliques (STEP), pour réduire la modulation du nucléaire.

  4. Donner la priorité à l’électrification des usages, pour que notre production décarbonée trouve preneur.

Pour aller plus loin

Retrouvez l’intégralité de l’audition de l’ASNR et le rapport de l’OPECST sur l’évolution du mix énergétique.

Revoir l’audition de l’ASNR Lire le rapport de l’OPECST Fiscalité de l’énergie : mon amendement

Sources

RTE, Bilan électrique 2025 · CRE, Économie du système électrique français hexagonal (2026) et évaluation des coûts complets du nucléaire historique 2026-2028 · EDF, Étude sur la modulation, impacts industriels, organisationnels et sociaux (février 2026) · OPECST, rapport n° 2149 sur les impacts technologiques de l’évolution du mix énergétique (novembre 2025) · Cour des comptes et CRE pour les contrats solaires 2006-2010.

Publié initialement sur Facebook.

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